La chambre bleue de Mathieu Amalric

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Dans la sélection Un certain regard du Festival de Cannes, on retrouve cette fois La chambre bleue, adaptation du roman policier de Georges Simenon réalisée par Mathieu Amalric, incarnant lui-même Julien, le personnage principal. Ce dernier entretient une relation secrète avec une femme qui l’aime passionnément – ou plutôt obsessionnellement- sans vraiment prêter attention à ce qu’elle lui dit, et surtout à ce qu’il lui répond lorsqu’ils passent leur nuit ensemble. Aussi, tout lui paraît simple et sans complication, du moins jusqu’à ce qu’un crime soit commis et qu’il se retrouve, sans vraisemblablement comprendre pourquoi ni comment, dans un commissariat, à devoir reconstituer des évènements passés sur lesquels il ne s’était jamais attardé auparavant. C’est donc un film avant tout construit comme un puzzle, une quête vers la compréhension, la découverte du passé, que nous propose Mathieu Amalric ; à voir s’il respecte les exigences qu’il s’est posées sur le papier !

 

Le talent de Mathieu Amalric, en tant que réalisateur comme en tant qu’acteur, n’est plus à prouver; aussi ne sommes-nous pas surpris de retrouver un film d’une qualité exceptionnelle, dont transpirent des émotions absolument transcendantes! Ces dernières s’alternent, puis certaines fois se lient pour prendre d’assaut le spectateur de sorte que l’on ne puisse, au premier abord, trouver un quelconque défaut à ce film. C’est en fait une pure réussite, où passion et répulsion s’entremêlent, où l’on rit un instant puis l’on pleure la seconde d’après, mais toujours de très loin. Toujours à travers un personnage dont on ne sait réellement s’il aime, s’il souffre, s’il doute, ou si ce qu’il lui arrive le laisse tout bonnement indifférent. De ce fait, les sentiments qui viennent à nous durant la projection sont avant tout dus à la complexité de ce personnage, mais également de l’intrigue entière, que l’on ne saurait mieux apprécier que grâce à ces acteurs très talentueux– il faut dire que Mathieu Almaric et Stéphanie Cléau, accompagnés de Lea Drucker, forment un casting parfait ! Leurs personnages, s’ils sont assez complexes pour que l’on trouve toujours quelque chose de neuf en eux, le sont également assez pour que l’on ne sache jamais vraiment qui ils sont, ce qu’ils pensent, ce qu’ils ressentent et ce qu’ils veulent, comme si l’on était plongé dans une gigantesque escroquerie. Une escroquerie basée sur une intrigue qui, si elle n’est pas vraiment novatrice en soi, est assez bien exploitée pour en faire un film passionnant !

Cela dit, si les personnages et le jeu des acteurs qui les incarnent font de ce film un concentré d’émotions, c’est avant tout la mise en scène elle-même qui lui donne sa puissance, et l’on comprend très vite que cette dernière n’a qu’un seul et même but : mettre la pression au spectateur. Les scènes de tensions, ou bien les scènes d’intimité complètement assumées; les scènes de terreur et leur musique oppressante ; leurs regards ; leurs silences ; il s’agit toujours de faire monter la température ; de nous montrer que les personnages brûlent, et de nous faire brûler avec. La moindre des scènes, le geste le plus banal d’un personnage, est toujours lourd de tension, lourd d’appréhension quant au dénouement de l’intrigue, mais aussi, et surtout, lourd de captivité. Car ces personnages sont captifs, enfermés dans cette sorte de passion obsessionnelle qui, si certains l’auraient désirée plus explicite, plus violente – il est vrai qu’elle est davantage mise en évidence dans le livre – se ressent ici de manière plus subtile, et ce jusque dans les cadrages.

On retrouvera donc ici un film de très bonne qualité, profondément réfléchi ; une sorte de puzzle, d’énigme dont la plupart des clés de compréhension ne sont pas données explicitement, mais se lisent en filigrane. C’est tout simplement un film intelligent, qui exploite véritablement tous les moyens dont dispose le cinéma pour bouleverser, et pour passionner.

Saint Laurent de Bertrand Bonello

Réalisé par Bertrand Bonello et diffusé pour la première fois le matin du 17 mai, le long-métrage Saint Laurent entre dans la compétition officielle du Festival de Cannes, et donc en lice pour la Palme d’Or ! C’est là un retour sur la vie du grand couturier qui nous est offert, ses réussites et déceptions, ses grandes rencontres et surtout les nombreuses crises qui vont marquer sa vie professionnelle comme personnelle. Sorti seulement quelques mois après le Biopic réalisé par Jalil Lespert, ce film semble, contrairement à ce dernier, s’affranchir des conventions et obligations d’un Biopic ordinaire, en jouant avant tout la carte de la créativité, et de l’esthétisme!

que-pensez-vous-de-ce-nouveau-long-metrageD’accord, le film présente certaines longueurs. D’accord, certaines scènes ne servent pas à grand-chose ; mais ce ne sont certainement pas ces quelques broutilles qui vont enlever à cette réalisation le charme dont elle est pourvue. Parce qu’il faut le dire, Bonello nous rend ici un travail de mise en scène d’exception, comme s’il menait lui-même cette quête de la perfection esthétique dont il est si souvent question dans son film. En fait, il met tout simplement en scène le beau, le beau que l’on retrouve à travers tous les ingrédients du portrait sulfureux de ce personnage aux mille facettes : il y a de l’élégance ; du style, de l’art, de l’intelligence -beaucoup d’intelligence – puis il y a aussi de l’érotisme, de la fièvre, des excès, du trouble et du doute. Voilà avant tout ce qui distingue ce film de celui de Jalil Lespert : le travail de l’esthétisme, celui d’une mise en scène soignée, d’une musique, de décors et de couleurs magistraux, mais aussi de personnages beaux et torturés, parfaitement interprétés par un casting judicieusement constitué ; Gaspard Ulliel, ressemblant comme deux gouttes d’eau à celui qu’il incarne, arbore une gestuelle, et une façon de s’exprimer admirables, et vraisemblablement longuement travaillées, faisant de lui un Yves Saint Laurent parfait ; il en va de même pour Jérémie Renier, dans le rôle de Pierre Bergé, touchant et convaincant, et l’on applaudira également la prestation de Louis Garrel (Jacques de Bascher) , mystérieux, sensuel et raffiné, tout comme celle de Léa Seydoux, qui nous fait une Loulou absolument magnifique et pétillante !

Bien malheureusement, il est fréquent que lorsque l’on se lance dans un éloge interminable du soin porté à l’esthétique et à l’ambiance générale d’un film, c’est pour ensuite déplorer son manque de profondeur, et c’est encore une fois, et plus que jamais le cas ici. Car ce film, au vu de ce qu’il nous offre, aurait pu être bien plus que ce qu’il est, bien plus qu’une simple présentation, haute en couleur, d’un couturier vaguement souffrant. S’il nous est clair, à certains moments, que Saint Laurent va mal, on ne fait que nous le montrer de manière très succincte et confuse, comme si ce n’était pas vraiment important ; comme si ces moments de folie, ces moments de fièvre, n’avaient été mis en scène que parce qu’il fallait en parler. En vérité, on ne les ressent pas, et l’on ne les comprend pas véritablement. Aussi la mise en scène, à l’origine l’atout majeur du film, perd-elle toute sa puissance lorsqu’il s’agit de retranscrire les sentiments personnels et profonds de ce personnage dont on ne sait finalement pas grand-chose : elle retranscrit la créativité, puis la débauche à la perfection, mais en aucun cas l’on ne ressent ici la folie telle qu’elle devrait être ressentie. Cela ne fait donc de ce film, après coup, qu’une simple coquille vide, une mise en scène magistrale de la vie d’un homme sans qu’elle ne nous laisse jamais découvrir quoi que ce soit de profond, de personnel sur ce dernier. Plutôt paradoxal pour un Biopic.

En quelques mots, un film raffiné, intense, mais n’allant pas au bout des choses lorsqu’il s’agit des sentiments personnels de Saint Laurent. En fait, il y a un tel travail esthétique que l’émotion est très peu présente. C’est vraiment dommage, et très décevant au regard du potentiel évident de ce film.

Timbuktu de Abderrahmane Sissako

Timbuk

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Avec Timbuktu, Cannes choisit cette année de nous faire découvrir, avec un regard nouveau et étonnamment comique, les massacres des extrémistes religieux au Mali. Abderrahmane Sissako y met en scène l’arrivée des djihadistes à Tombouctou, où les habitants doivent se plier, au nom de la foi, à tout un lot de lois absurdes: musique, football, cigarettes et bien sûr pieds ou mains nus pour les femmes sont interdits. De ce fait, les adeptes de musique se cachent, les jeunes jouent au foot avec un ballon imaginaire et les femmes portent des gants et des chaussettes. On suit alors la vie de ces habitants, et, en parallèle, celle d’une famille vivant dans les dunes près de la ville, et la façon dont ils gèrent l’oppression au quotidien. Sissako fait donc ici le pamphlet d’un djihâd à l’absurdité sans limite, dont même ceux qui le prônent s’avèrent être pleins de paradoxes.

Loin d’être similaire aux films appartenant au même genre ou défendant les mêmes idées, Timbuktu se fait avant tout imprévisible, et surtout plein d’humour, ce qui donne encore davantage d’intensité au message dont il se fait porteur lorsque cet humour en vient à se mêler à la cruauté. On ne peut en effet que féliciter un réalisateur qui parvient à dépasser le simple drame pour aller encore plus loin, pour donner une dimension de plus à ce qu’il raconte : celle de l’absurdité. Celle qui ne se contente pas de nous faire pleurer en nous montrant la mort, la barbarie, mais qui nous fait rire face au ridicule des circonstances de ces dernières ; face aux raisons qui poussent les personnages à créer le drame, à devenir véritablement cruels, quand ils imposent aux autres ce qu’eux-mêmes ne respectent pas. Puis seulement après, on pleure, on ressent le dégoût, et c’est à ce moment que, devant un film faisant l’effort de dépasser le simple tragique, l’on accède à un portrait bien plus complet, à une description bien plus fidèle de ce qu’est la vie. De l’humour à la cruauté, et puis certaines fois à la poésie, qui arrive à prendre le pas sur l’action, c’est ainsi que le film passe sans aucun mal d’un extrême à l’autre, et ce toujours à travers un travail sur l’image et sur le mouvement qui ne sont pas à négliger. Le film tirera donc sa force de ses plans, parfois resserrés sur un personnage, une émotion, et d’autrefois évasifs, se perdant dans les paysages sans fin dont on admirera également le contraste qui les oppose aux images de la ville, fermée, et oppressée.

On félicitera également les acteurs, dont Abel Jafri, dans le rôle du djihadiste enfantin pas très respectueux de ses préceptes, ou encore Ibrahim Ahmed, père aimant et philanthrope reclus dans les dunes avec sa famille. Ces acteurs, talentueux, convaincants et toujours très naturels, incarnent tous des personnages significatifs, dont le caractère et le rôle qu’ils jouent dans l’intrigue ont été murement travaillés, et ce, surtout lorsqu’il s’agit des bourreaux eux-mêmes. Ces derniers parviennent à nous convaincre – ce qui est loin d’être habituel dans les films –, de manière très intelligente, du fait qu’eux aussi, sont humains. Qu’eux aussi peuvent tomber amoureux, aller se cacher pour fumer ou s’amuser avec une voiture comme des enfants. Tout l’intérêt, et toute la subtilité du film résident donc dans cette capacité à d’une part, critiquer les djihadistes, les tourner en dérision et mettre en avant les horreurs qu’ils commettent, mais également à, d’autre part, les humaniser. C’est là que Sissako se montre réellement novateur et très intelligent, dans un genre où l’on aurait davantage tendance à creuser dans le tragique pur et dur, à créer des martyrs et à déshumaniser les bourreaux.

Pour finir, un film excellent, l’un des meilleurs de la sélection, qui se disputera très probablement la Palme d’Or avec Mommy, puisqu’il la mérite tout autant…

Mommy de Xavier Dolan

Mommy
S’il est, de toute la sélection, un film qui pourrait véritablement prétendre à la Palme d’Or, c’est sans aucun doute Mommy, cinquième long-métrage de Xavier Dolan. A tout juste un jour de la remise de la Palme, et surtout après dix jours de déceptions davantage que de bonnes surprises, le Canadien arrive à point nommé et vient quelque peu sauver le festival de l’ennui. Ou plutôt le faire exploser, puisqu’il nous contera ici, avec une ardeur, une violence, une passion qui se font assez rares ces temps-ci, l’histoire d’une veuve devant reprendre en charge son fils, atteint de TDAH (Trouble Déficit de l’Attention Hyperactivité).

Tout le monde sera probablement d’accord pour le dire, Xavier Dolan signe ici son meilleur long-métrage, et de loin. Ses personnages, qui ne sauraient être rendus plus poignants, plus vivants, par la façon dont ils sont mis en scène, gagnent toute notre affection et ce dès les premières minutes du film. Ils dégagent à chaque instant des vagues d’émotion qui envahissent l’écran jusqu’à venir, littéralement, en élargir le cadrage comme s’il était trop étroit pour les contenir. Ainsi le réalisateur joue-t-il sans cesse avec cet écran, qui s’élargit puis se rétrécit, comme si son contenu luttait constamment pour sa liberté, pour s’en échapper et venir s’exprimer jusque dans la salle. On ne peut de ce fait rester insensible à ces images qui, bien loin de chercher à en mettre plein les yeux, mettent en avant des éléments banals, quotidiens, pour nous rendre des scènes finalement bouleversantes. Ces dernières se font ainsi porteuses du portrait magnifiquement beau, drôle, violent, cruel et émouvant, de la relation d’une mère et de son fils qui s’aiment d’un amour inconditionnel. Et si la puissance de ces scènes est déjà saisissante en soi, on sera d’autant plus surpris de constater qu’elle le demeure tout au long du film, sans jamais faiblir. Le réalisateur parvient en effet à les enchaîner tout en leur donnant, à chacune d’entre elles, un intérêt et une force qui leur sont propres. Il n’y a pas une seule longueur, pas un seul moment où l’on n’est profondément touché par ce que l’on voit, où l’on n’est pris dans ces sortes de montagnes russes émotionnelles, ce qui est encore une fois un pur bonheur lorsque l’on repense aux nombreuses longueurs, aux nombreux blancs de la plupart des films de la sélection. Mais il n’en est pas question ici, et il ne faut pas négliger le rôle que joue la musique dans le maintien de cet intérêt, puisque l’on y retrouve de très bons morceaux cultes venant intensifier les actions des personnages et ajouter une touche de poésie aux images.

On ne peut continuer plus longtemps à dépeindre en détail l’excellence de ce film sans évoquer son casting, puisque c’est ce dernier qui en est la source première. Nos trois acteurs, loin d’être simplement bons ou crédibles, sont exceptionnellement talentueux. A croire, d’après leur performance, que leurs personnages ont été créés pour eux ; en tout cas, d’autres acteurs auraient difficilement fait mieux. Antoine-Olivier Pilon, dans le rôle de Steve, est terriblement bouleversant, puis hilarant, puis à nouveau bouleversant, puis les deux en même temps… On en vient à se lier d’un attachement profond pour lui, à un point qu’il est exceptionnel d’atteindre au cinéma, et il en va de même pour Diane, sa mère, qui lui ressemble tant ! Incarnée par Anne Dorval, cette dernière arrive en moyenne à nous faire exploser de rire toutes les deux minutes, et l’on applaudira tant l’originalité du personnage que l’authenticité du jeu de l’actrice. Et puis enfin, il y a Kyla, ou Suzanne Clément ; l’attendrissante voisine dont ils deviennent très proches. Cette femme qui, on ne sait pourquoi, a depuis deux ans beaucoup de mal à parler sans bégayer, et trouve finalement dans ce duo un réconfort qui – l’actrice nous le montre avec talent – va profondément changer sa vie.

En quelques mots, Mommy paraît être l’un des meilleurs films de la sélection, si ce n’est le meilleur. En fait, c’est un véritable chef d’œuvre, et de ce fait un très sérieux prétendant à la Palme d’Or. Nous serons donc très nombreux demain soir à croiser les doigts pour notre cher Dolan, qui mérite plus que n’importe cette fameuse Palme ! A voir absolument.

The Homesman de Tommy Lee Jones

The Homesman

Dans la catégorie western, ou plutôt anti-western, j’appelle Tommy Lee Jones, et son déroutant The Homesman ! Il s’agira ici de l’adaptation du roman de Glendon Swarhtout, contant l’histoire d’une pionnière, Mary Bee Cuddy, chargée de conduire trois femmes ayant perdu la tête chez leurs familles, dans l’Iowa. Elle rencontre au passage George Briggs, qu’elle va forcer à partir avec elle et à l’aider dans sa quête. Tommy Lee Jones dédie ainsi son cinquième long-métrage aux femmes, dénonçant les violences qui leur sont faites, et le peu de considération qu’on leur accorde.

Couleurs chaudes, paysages déserts ou bien vieux villages aux allures délavées; chapeaux de cow-boys et duels au révolver, The Homesman prend vraiment des airs de western, du moins jusqu’à ce qu’on s’aperçoive que tout est fait…à l’envers. A commencer par la condition de la femme. Si elle ne semble être, au début du film, qu’une simple possession de l’homme, reléguée aux tâches ménagères, on change bien vite d’impression lorsque l’on rencontre Cuddy. Cette dernière arbore une vie solitaire, et se montre capable de tout gérer par elle-même, tout comme elle va prendre en charge une quête qu’aucun homme n’a le courage d’effectuer. Pourtant, si le réalisateur affiche déjà son désir d’aller à contre-courant en adaptant une intrigue de l’ouest qui confie sa quête principale à une femme, le summum de l’anti-western va être atteint lorsque l’on comprend que les personnages vont…vers l’est. Ils font le chemin inverse, et ce pour tenter de guérir des femmes qui semblent davantage subir l’ouest qu’en profiter, détruisant alors tout le mythe qui entoure l’époque. On a donc ici une réflexion de qualité sur cette dernière, qui sera cela dit le plus souvent dédramatisée par les deux personnages principaux; et si George Briggs (Tommy Lee Jones lui-même) amuse avant tout pour ses sarcasmes et son égoïsme prononcé, notre pauvre Mary Bee Cuddy (Hilary Swank) nous fera surtout rire pour son désespoir de se marier un jour- désespoir tout de même plus ou moins contradictoire avec le message du film – et son autoritarisme buté.

Hilary Swank incarne à la perfection cette femme solitaire très croyante, fidèle à ses principes, altruiste, mais aussi très autoritaire et un peu névrosée sur les bords. Et puis, à l’extrême opposé, on retrouve le personnage de Jones, Briggs, qui n’a absolument aucun principe et ne suit Cuddy que pour avoir les trois-cent dollars qu’elle lui a promis. Enfin, il y a ces trois femmes qui ont perdu la raison, jouées par Sonja Richter, Grace Gummer, et Miranda Otto. Si ces dernières ne parlent pas, la démence se lit parfaitement sur leur visage et dans leur gestuelle, toujours pleine de violence ou de mélancolie; le regard vide ou bien profondément terrifié. On voyagera ainsi avec ces cinq personnages, traversant de très beaux paysages qui tireront cette beauté, non pas d’une apparence paisible mais de la violence, de l’hostilité des éléments qui les composent, de leur dangerosité et de la lutte qu’entreprennent les personnages contre eux. Dans tous les cas, ce film, racontant l’histoire d’une femme qui part vers l’est, d’autant plus pour ramener des femmes malades chez elles- aspect qui n’avait jamais été abordé auparavant- affiche, en tous points, une volonté d’être novateur. Peut-être l’est-il véritablement dans le regard qu’il porte sur l’époque, mais il tourne cependant l’intrigue de sorte que tous ses efforts perdent finalement leur sens. D’autant plus qu’il n’y a absolument rien de novateur dans la mise en scène et la narration qui sont, au contraire, très classiques. Les bonnes intentions du film s’en voient donc gâchées, ce qui est bien dommage !

Pour conclure, on regrettera dans ce film quelques contradictions dans son traitement de l’intrigue, ainsi qu’une mise en scène et une narration très traditionnelles. Il n’en reste pas moins un très beau film, divertissant, intelligemment construit et porteur d’une réflexion nouvelle sur l’époque qu’il traite. A voir également pour l’excellent jeu d’acteur.

Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis

Film d’ouverture de la sélection Un certain regard, Party girl de Marie Amachoukeli, Claire Burger et Samuel Theis a été, le 15 mai, diffusé à Cannes pour la première fois, portant sous les projecteurs l’histoire vraie d’Angélique (mère de Samuel Theis, incarnée par elle-même tout comme ce dernier !), entraîneuse dans un cabaret à la frontière franco-allemande. Cette dernière, âgée de soixante ans, mène une vie d’excès en tous genres, passe ses nuits à se saouler avec ses charmantes amies et ne finit ses soirées que rarement en compagnie de la même personne; mode de vie bancal qui va cela dit être remis en question lorsque l’un de ses clients réguliers, un dénommé Michel, la demande en mariage, faisant naître en elle la perspective d’un éventuel changement de vie, d’un retour sur la « bonne voie » tel que l’espèreraient ses enfants. De quoi satisfaire, du moins sur le papier, les exigences d’une sélection cherchant avant tout l’originalité du scénario et de sa démarche ; voyons ce qu’il en est !

Il faut l’avouer, aux premiers instants de la projection, tous les éléments semblent être réunis pour assurer une réussite à ce film: jeux de lumière attrayants, plans soignés, harmonieux, et musique plutôt sympathique nous donnent l’impression d’une réalisation appliquée et aboutie, qui n’a pas de mal à nous plonger dans l’intrigue, ainsi que dans l’atmosphère qui s’en dégage ! Puis, petit à petit, apparaissent les personnages, ces derniers affichant dès le début un caractère bien à eux, et surtout un naturel très frappant qui surprend d’autant plus qu’il se démarque des autres films cannois (enchainez avec celui-là après avoir vu Grace de Monaco, ça devrait faire son effet) ! Aussi sommes-nous agréablement surpris de croiser des personnages naturels, qui n’ont pas peur de se montrer tels qu’ils sont, de s’exprimer avec un accent très moche marqué et de s’habiller de manière plutôt…atypique. Enfin bon, s’ils semblent déjà intéressants de par la vie qu’ils mènent et les spécificités qu’ils n’ont pas peur de montrer, c’est tout de même le jeu des acteurs qui va véritablement leur donner toute leur consistance, notamment celui de Joseph Bour (Michel) et des deux fils d’Angélique, Mario et Samuel Theis, puis finalement de tout le casting, mis à part Angélique elle-même… Cette dernière, manquant fortement d’expressivité, nous fait malheureusement sentir qu’elle est tout sauf actrice – preuve que le fait d’attribuer à quelqu’un son propre rôle ne lui assure pas d’être crédible !

Quoi qu’il en soit, dans l’ensemble – si l’on oublie Angélique qui, manifestement, ne croit pas elle-même à ce qu’elle raconte ! – ces acteurs offrent un jeu plus que satisfaisant, et ce dans la peau de personnages qui, s’ils surprennent agréablement au début du film, vont très vite les desservir, et nous ennuyer du fait d’un manque cruel de personnalité! Parce que, non, il ne suffit pas qu’ils aient la grande gueule, parlent en patois lorrain et s’insultent en Allemand pour être intéressants. Et ça ne suffit pas non plus à donner du contenu à leurs conversations qui n’apportent, pour la plupart – seules celles des enfants d’Angélique présentent véritablement de l’intérêt – rien à l’histoire, ce qui est assez dommage puisqu’il y aurait tout de même beaucoup de choses à dire sur cette dernière; sur les doutes et les peurs de cette vieille employée de cabaret qui cherche en vain où est sa place entre ses enfants, sa nouvelle vie avec Michel, le cabaret… qui cherche tout simplement un juste milieu, un équilibre…Mais non, rien de tout ça n’est réellement exploité; lorsqu’il y a discussion, c’est finalement pour ne rien dire. Ainsi plonge-t-on progressivement dans l’ennui, ce qui est assez dommage lorsque l’on voit tout le travail, le soin accordé aux images, à la mise en scène, à la musique, tout cela dans le but de mettre en valeur une intrigue telle qu’il est rare d’en trouver, de par son originalité, mais également son authenticité !

En bref, si ce film doit présenter un intérêt quelconque, ce sera pour la beauté de certaines images, peut-être de certains passages clés, et pour ce que représentent les personnages, quand bien même ils finissent par nous décevoir au fur et à mesure qu’ils s’ouvrent à nous. Pour ce qui est de l’intrigue, elle aurait pour sûr été plus captivante si les personnages en question ne s’étaient pas montrés aussi inintéressants. De ce fait, convaincus que, si l’intérêt ne vient pas tout spécialement de ces derniers, il viendra forcément de l’intrigue, on passera la majeure partie de la projection à attendre un rebondissement qui n’arrivera jamais !

Winter Sleep de Nuri Bilge Ceylan

Dans la sélection officielle du Festival de Cannes, c’est cette fois de Winter Sleep, réalisé par Nuri Bilge Ceylan, dont il est question. Contrairement à Grace de Monaco, qui s’était malheureusement vu hué en projection presse – les goujats ! – ce film semble avoir plus ou moins satisfait l’opinion populaire, mettant en scène la vie tourmentée et conflictuelle d’un couple tenant un hôtel en Anatolie. On y assiste ainsi aux longues et nombreuses disputes de ces deux conjoints, dont un vieux comédien à la retraite, égocentrique, égoïste et misanthrope, et sa jeune femme, tentant tant bien que mal de se réaliser par elle-même et de mener des projets sans que son mari ne vienne y mettre le nez.

S’il est tout à fait évident, au vu du succès de ce film, que nous nous attèlerons plus tard à pointer du doigt ses multiples, variés, et fâcheux défauts, il y a tout de même certains points, certaines réussites, qui méritent d’être évoqués, à commencer par la qualité de la mise en scène et du montage. On peut en effet féliciter le réalisateur pour les très beaux plans qu’il nous offre, ses cadrages soignés, et très nombreux arrêts sur une nature paisible et apaisante à souhait. Ce qui est d’autant plus intéressant demeure le comportement des personnages face à cette nature puisque, paradoxalement, ils n’y passent que très peu de temps et la contemplent généralement de l’intérieur, à travers la fenêtre, seule véritable source de lumière de la maison. Ainsi l’ambiance a priori sombre et calme de cette dernière finit-elle par mettre en évidence une certaine forme d’emprisonnement, de captivité, que les trois personnages vont vivre de manière totalement différente. Pour ce qui est d’Aydin, parfaitement incarné par Haluk Bilginer, il en est la cause première ; égocentrique, paternaliste, assoiffé de contrôle et de pouvoir, il étouffe ceux qui l’entourent, dont sa sœur (Demet Akbağ ) qui ne mâche pas ses mots pour le lui faire comprendre. L’actrice n’a aucune peine à convaincre et joue son rôle à merveille, tout comme Melisa Sözen dont le visage porte très bien la détresse d’une jeune femme rongée par la captivité et l’oisiveté forcée.

Voilà voilà. Le tour est fait, mesdames et messieurs, c’étaient les points positifs ! Des éléments intéressants, mais tout de même pas assez pour faire passer, comment dire…le film en lui-même. En toute honnêteté, jolis plans et bon casting mis de côté, tout ce qui reste de ce film ne tient qu’à un interminable enchaînement de conversations dites philosophiques, dont le manque évident de profondeur parviendrait à maintenir un certain intérêt si elles n’étaient pas aussi longues et surtout suivies et précédées de simples prises de paysages. Il ne faut tout de même pas oublier que le film dure 3h17, longueur qui aurait pu ne pas se faire ressentir si l’on ne s’était pas attardé sur ces sortes de débats creux, sans issue, qui finissent par rendre assommants les magnifiques panoramas qui les accompagnent. On pourrait tout de même, de ce fait, accorder au film le mérite de faire ressentir aux spectateurs l’enfermement, l’agacement et la lassitude des personnages. Reste à savoir si le fait que notre agacement soit dû, non pas à notre proximité vis-à-vis de ces personnages, mais au manque d’intérêt que nous inspire le film, constitue vraiment un point positif en soi.

Bref, on sera satisfait de la qualité de la mise en scène, de certaines subtilités de la part de la réalisation, et de sa capacité à nous faire ressentir les souffrances de nos chers personnages. Bien malheureusement, l’ensemble du film, malgré ses quelques réussites, se voit gâté par ses nombreuses longueurs, alternant les débats sans fin et les panoramas silencieux. De quoi devenir profondément assommant !