Timbuktu de Abderrahmane Sissako

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Avec Timbuktu, Cannes choisit cette année de nous faire découvrir, avec un regard nouveau et étonnamment comique, les massacres des extrémistes religieux au Mali. Abderrahmane Sissako y met en scène l’arrivée des djihadistes à Tombouctou, où les habitants doivent se plier, au nom de la foi, à tout un lot de lois absurdes: musique, football, cigarettes et bien sûr pieds ou mains nus pour les femmes sont interdits. De ce fait, les adeptes de musique se cachent, les jeunes jouent au foot avec un ballon imaginaire et les femmes portent des gants et des chaussettes. On suit alors la vie de ces habitants, et, en parallèle, celle d’une famille vivant dans les dunes près de la ville, et la façon dont ils gèrent l’oppression au quotidien. Sissako fait donc ici le pamphlet d’un djihâd à l’absurdité sans limite, dont même ceux qui le prônent s’avèrent être pleins de paradoxes.

Loin d’être similaire aux films appartenant au même genre ou défendant les mêmes idées, Timbuktu se fait avant tout imprévisible, et surtout plein d’humour, ce qui donne encore davantage d’intensité au message dont il se fait porteur lorsque cet humour en vient à se mêler à la cruauté. On ne peut en effet que féliciter un réalisateur qui parvient à dépasser le simple drame pour aller encore plus loin, pour donner une dimension de plus à ce qu’il raconte : celle de l’absurdité. Celle qui ne se contente pas de nous faire pleurer en nous montrant la mort, la barbarie, mais qui nous fait rire face au ridicule des circonstances de ces dernières ; face aux raisons qui poussent les personnages à créer le drame, à devenir véritablement cruels, quand ils imposent aux autres ce qu’eux-mêmes ne respectent pas. Puis seulement après, on pleure, on ressent le dégoût, et c’est à ce moment que, devant un film faisant l’effort de dépasser le simple tragique, l’on accède à un portrait bien plus complet, à une description bien plus fidèle de ce qu’est la vie. De l’humour à la cruauté, et puis certaines fois à la poésie, qui arrive à prendre le pas sur l’action, c’est ainsi que le film passe sans aucun mal d’un extrême à l’autre, et ce toujours à travers un travail sur l’image et sur le mouvement qui ne sont pas à négliger. Le film tirera donc sa force de ses plans, parfois resserrés sur un personnage, une émotion, et d’autrefois évasifs, se perdant dans les paysages sans fin dont on admirera également le contraste qui les oppose aux images de la ville, fermée, et oppressée.

On félicitera également les acteurs, dont Abel Jafri, dans le rôle du djihadiste enfantin pas très respectueux de ses préceptes, ou encore Ibrahim Ahmed, père aimant et philanthrope reclus dans les dunes avec sa famille. Ces acteurs, talentueux, convaincants et toujours très naturels, incarnent tous des personnages significatifs, dont le caractère et le rôle qu’ils jouent dans l’intrigue ont été murement travaillés, et ce, surtout lorsqu’il s’agit des bourreaux eux-mêmes. Ces derniers parviennent à nous convaincre – ce qui est loin d’être habituel dans les films –, de manière très intelligente, du fait qu’eux aussi, sont humains. Qu’eux aussi peuvent tomber amoureux, aller se cacher pour fumer ou s’amuser avec une voiture comme des enfants. Tout l’intérêt, et toute la subtilité du film résident donc dans cette capacité à d’une part, critiquer les djihadistes, les tourner en dérision et mettre en avant les horreurs qu’ils commettent, mais également à, d’autre part, les humaniser. C’est là que Sissako se montre réellement novateur et très intelligent, dans un genre où l’on aurait davantage tendance à creuser dans le tragique pur et dur, à créer des martyrs et à déshumaniser les bourreaux.

Pour finir, un film excellent, l’un des meilleurs de la sélection, qui se disputera très probablement la Palme d’Or avec Mommy, puisqu’il la mérite tout autant…

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